Capitalisme Vs Vivant

La crise totale dans laquelle est entrée l’humanité (et la planète tout entière) nous demande de questionner sans concession les choix qui nous ont menés à un tel désastre, faute de quoi nous ne pourrons jamais espérer inverser le cours des choses. Bien sûr, une crise de cette ampleur est nécessairement multi-factorielle, toutefois, une cause première ressort immédiatement : notre système économique, qui impose la préséance du profit sur le bien commun.

En effet, 250 ans d’économie capitaliste ont eu sur notre biosphère un effet tellement dévastateur qu’on pourrait le comparer à la météorite qui mit fin à l’ère des dinosaures, il y a 66 millions d’années.

Note1Extinction actuelle : Ces chiffres concernent les population sauvages (c’est à dire qu’elles n’incluent pas les populations humaines ni les animaux d’élevage). Sources : la méta-étude de la WWF sur la biodiversité de 2018 (portant sur plus de 22000 populations de mammifères, oiseaux, poissons, reptiles et amphibiens sauvages), et la conférence d’Arthur Keller à la maison du développement durable en 2019. – Note2Arthropodes : embranchement biologique comprenant l’ensemble des espèces à pattes articulées : insectes, arachnides, scorpions, crustacés… – Note3Autres études sur l’extinction de masse actuelle : 33% d’oiseaux en moins dans les campagnes françaises en quinze ans. 30% des chauves-souris de France ont disparu au cours des dix dernières années. 75% de la biomasse d’insectes volants disparue entre 1989 et 2016 en Allemagne…

Et cette comparaison prend seulement en compte les dégâts déjà constatés, alors que les scientifiques nous disent que les véritables dérèglements ne font que commencer…

Pour comprendre comment on a pu en arriver là en si peu de temps, il faut saisir les fondements de cette idéologie. En 1776, le père du capitalisme, Adam Smith, sort son ouvrage phare : “La richesse des nations” où il prône les principes de base de ce qui allait devenir, en très peu de temps, la pensée économique mondiale.

Quand on tente de se figurer ce qu’est le capitalisme, on a souvent une vision de sa version moderne, avec ses structures ultra complexes comme la bourse, les holdings, ou encore les multinationales, mais ce ne sont que des éléments annexes, non nécessaire à cette idéologie ; d’ailleurs, ils sont apparus bien après sa création. Cette complexité apparente4car ce qui est complexe n’est pas l’idéologie elle-même, qui est simpliste, mais les caractéristiques techniques de certains aspects du capitalisme contemporain, comme les produits dérivés ou les holdings… a pour effet de rendre notre économie incompréhensible pour la plupart d’entre nous, et par conséquent, d’empêcher toute remise en question de celle-ci.

Les vraies bases économiques du capitalisme sont la loi du marché et la propriété privée des moyens de production.
En fait, cela n’a rien de nouveau, même à l’époque d’Adam Smith…

La loi du marché dit en essence que le prix d’une denrée est déterminé par le résultat de la négociation entre celui qui vend (l’offre) et celui qui achète (la demande). C’est déjà ce qui se passait sur les marchés mésopotamiens 5000 ans plus tôt5La loi du marché : en fait, l’apport du capitalisme par rapport aux marchés mésopotamiens est de transmuter la logique du marché (les négociations qui se faisaient naturellement) en Loi. Le marché devient la Loi prédominante de l’économie et de la société toute entière, ce qui signifie qu’on ne doit pas transgresser cette loi. Cela s’exprime dans la doctrine du libre échange, qui prône la non intervention de l’état ou de tout autre organisme extérieur au marché (pas de taxes, pas de restriction écologiques où sociales, pas de seuil de richesse maximum, pas de principe de précaution – la seule limite est l’interdiction des monopoles pour que la concurrence puisse jouer) car cela nuirait à la supposé auto-régulation naturelle du marché….

Pareillement, la propriété privée des moyens de production était déjà la norme. La bourgeoisie et l’aristocratie possédait les manufactures, les moulins et les terres agricoles bien avant l’existence d’Adam Smith…

Économiquement, ce dernier n’invente donc rien, ou presque6Une critique qu’on retrouve chez plusieurs économistes, comme Schumpeter qui considérait que l’œuvre de Smith contenait peu d’idée originales, et que la plupart de celle-ci étaient fausses. En fait, le capitalisme est moins une théorie économique qu’une idéologie qui sacralise certaines pratiques qui existaient déjà, dans le but d’en faire des lois inviolables.

Pour cela, Adam Smith explique que chacun ne doit se préoccuper que de ses propres intérêts, car une main invisible pourvoit à l’équilibre du tout. Autrement dit, les humains peuvent se laisser aller à leurs pulsions égoïstes, “la Main” s’occupe du Bien Commun. Cela va même plus loin, le Bien Commun est le domaine de celle-ci, et s’en préoccuper est donc une ingérence qui aura probablement des résultats néfastes.

Selon Mr Smith :

Cette étrange croyance, qui repose sur une logique aussi simpliste que lacunaire s’est montrée complètement fausse 7Comment la Main Invisible est justifiée : Les théoriciens libéraux et néo-libéraux justifient l’existence d’une main invisible, c’est à dire d’un principe qui fera en sorte que l’égoïsme va conduire chaque individu à se comporter d’une manière qui sera bénéfique pour l’ensemble de la société, de la façon suivante : pour maximiser leurs profits, les entreprises choisissent les méthodes de production les plus efficaces. Le prix de fabrication baisse, et par le biais de la concurrence, celui de vente aussi, ce qui augmente le pouvoir d’achat de tous. La consommation augmente et les entreprises ont donc besoin d’embaucher pour satisfaire cette nouvelle demande. La demande en travail augmentant, l’offre se réduit, et les salaires augmentent (c’est ce que dit la théorie du marché). Ce cercle vertueux est censé continuer ainsi à l’infini. En dehors du fait (dramatique) que cette vision ne prend absolument pas en compte les limites de la biosphère, la naïveté de cette logique simpliste laisse pantois. Si on prend la seule idée que les entreprises choisissent les méthodes de production les plus efficaces pour réduire les coûts, ce qui, on l’a vu, est censé augmenter l’emploi, comment faire abstraction du fait que le moyen le plus efficace de baisser les coûts de production est justement de réduire les emplois, en les remplaçant par des machines, des algorithmes, ou en délocalisant pour bénéficier d’une main d’oeuvre qui ne bénéficie pas des mêmes acquis sociaux, voire des droits de l’Homme les plus élémentaires ? Comment l’avidité pourrai-elle être motrice pour préserver les ressources naturelles, le vivant et le bien commun ? Cet enchaînement logique ne peut fonctionner que dans les limites d’une vue imaginaire très simplifiée, certainement pas dans l’incroyable complexité de notre réalité. Bien sûr, on peut arguer qu’Adam Smith vivait dans un autre contexte, et ne pouvait prendre en compte certaines notions plus récentes, comme la prise de conscience des limites de la biosphère, mais alors pourquoi utiliser encore des croyances si visiblement défaillantes pour organiser l’ensemble de notre société ?. L’égoïsme des individus ne mène pas à un bien supérieur, mais à l’exploitation de l’humain et à la destruction de l’environnement et des ressources non renouvelables à un rythme effroyable, c’est ce qu’on peut observer après deux siècles et demi d’application de cette croyance. La Main Invisible n’est pas un précepte économique sérieux, c’est une simple fable, dont le but est de justifier la domination de la nature et de la quasi totalité de l’humanité par une infime minorité.

Et de nos jours, plus de deux siècles plus tard, quand les grands pontes de la finance et les économistes viennent dire aux gouvernements que les législations sociales et environnementales nuisent à la souveraineté du marché, on ne pense plus à questionner cette fameuse souveraineté. Pourtant, ce marché roi ne doit sa couronne qu’à cette petite fable de la fin du 18ème siècle.

Malgré l’incroyable désastre écologique et humain, et l’énorme instabilité économique de ce système, la petite fable continue à diriger l’humanité et le vivant dans son ensemble vers les abysses, sans qu’il ne nous vienne à l’idée de la questionner. À la très notable exception des marxistes, bien sûr. Toutefois, cette opposition renforce paradoxalement l’idéologie dominante. Les grands échecs du socialisme (comme l’U.R.S.S) sont utilisés pour démontrer que le capitalisme est la seule solution économique viable, puisque l’alternative s’est montrée pire.

Cet argument manichéen fait totalement oublier qu’on peut imaginer une infinité de systèmes économiques différents, en dehors de ces deux visions historiques. Il suffit pour s’en rendre compte de voir la diversité de réponses qu’on peut amener aux grandes questions qui fondent une économie :

Note8Limites du capitalisme : Plus précisément, la seule limite inhérente à l’idéologie capitaliste est l’interdiction des monopoles. En effet, un monopole abolit la concurrence, or celle-ci est nécessaire pour l’autorégulation de l’offre et de la demande.

Et la liste des questions et des réponses présentées est loin d’être exhaustive.

La vie n’est pas au service du marché. L’économie doit être faite pour la vie et non l’inverse. Jusqu’à quel degré d’autodestruction devrons nous aller avant de mettre fin à ce système économique basé sur une fable ? Nous sommes les responsables du bien commun, et aucune main invisible ne viendra le gérer à notre place. Il est temps de se poser les bonnes questions, et de construire l’économie du futur non sur une quelconque fable ou idéologie, mais sur les objectifs concrets que nous souhaitons la voir remplir : le respect profond de l’humanité et de la vie dans son ensemble.

References   [ + ]

1. Extinction actuelle : Ces chiffres concernent les population sauvages (c’est à dire qu’elles n’incluent pas les populations humaines ni les animaux d’élevage). Sources : la méta-étude de la WWF sur la biodiversité de 2018 (portant sur plus de 22000 populations de mammifères, oiseaux, poissons, reptiles et amphibiens sauvages), et la conférence d’Arthur Keller à la maison du développement durable en 2019.
2. Arthropodes : embranchement biologique comprenant l’ensemble des espèces à pattes articulées : insectes, arachnides, scorpions, crustacés…
3. Autres études sur l’extinction de masse actuelle : 33% d’oiseaux en moins dans les campagnes françaises en quinze ans. 30% des chauves-souris de France ont disparu au cours des dix dernières années. 75% de la biomasse d’insectes volants disparue entre 1989 et 2016 en Allemagne…
4. car ce qui est complexe n’est pas l’idéologie elle-même, qui est simpliste, mais les caractéristiques techniques de certains aspects du capitalisme contemporain, comme les produits dérivés ou les holdings…
5. La loi du marché : en fait, l’apport du capitalisme par rapport aux marchés mésopotamiens est de transmuter la logique du marché (les négociations qui se faisaient naturellement) en Loi. Le marché devient la Loi prédominante de l’économie et de la société toute entière, ce qui signifie qu’on ne doit pas transgresser cette loi. Cela s’exprime dans la doctrine du libre échange, qui prône la non intervention de l’état ou de tout autre organisme extérieur au marché (pas de taxes, pas de restriction écologiques où sociales, pas de seuil de richesse maximum, pas de principe de précaution – la seule limite est l’interdiction des monopoles pour que la concurrence puisse jouer) car cela nuirait à la supposé auto-régulation naturelle du marché…
6. Une critique qu’on retrouve chez plusieurs économistes, comme Schumpeter qui considérait que l’œuvre de Smith contenait peu d’idée originales, et que la plupart de celle-ci étaient fausses
7. Comment la Main Invisible est justifiée : Les théoriciens libéraux et néo-libéraux justifient l’existence d’une main invisible, c’est à dire d’un principe qui fera en sorte que l’égoïsme va conduire chaque individu à se comporter d’une manière qui sera bénéfique pour l’ensemble de la société, de la façon suivante : pour maximiser leurs profits, les entreprises choisissent les méthodes de production les plus efficaces. Le prix de fabrication baisse, et par le biais de la concurrence, celui de vente aussi, ce qui augmente le pouvoir d’achat de tous. La consommation augmente et les entreprises ont donc besoin d’embaucher pour satisfaire cette nouvelle demande. La demande en travail augmentant, l’offre se réduit, et les salaires augmentent (c’est ce que dit la théorie du marché). Ce cercle vertueux est censé continuer ainsi à l’infini. En dehors du fait (dramatique) que cette vision ne prend absolument pas en compte les limites de la biosphère, la naïveté de cette logique simpliste laisse pantois. Si on prend la seule idée que les entreprises choisissent les méthodes de production les plus efficaces pour réduire les coûts, ce qui, on l’a vu, est censé augmenter l’emploi, comment faire abstraction du fait que le moyen le plus efficace de baisser les coûts de production est justement de réduire les emplois, en les remplaçant par des machines, des algorithmes, ou en délocalisant pour bénéficier d’une main d’oeuvre qui ne bénéficie pas des mêmes acquis sociaux, voire des droits de l’Homme les plus élémentaires ? Comment l’avidité pourrai-elle être motrice pour préserver les ressources naturelles, le vivant et le bien commun ? Cet enchaînement logique ne peut fonctionner que dans les limites d’une vue imaginaire très simplifiée, certainement pas dans l’incroyable complexité de notre réalité. Bien sûr, on peut arguer qu’Adam Smith vivait dans un autre contexte, et ne pouvait prendre en compte certaines notions plus récentes, comme la prise de conscience des limites de la biosphère, mais alors pourquoi utiliser encore des croyances si visiblement défaillantes pour organiser l’ensemble de notre société ?
8. Limites du capitalisme : Plus précisément, la seule limite inhérente à l’idéologie capitaliste est l’interdiction des monopoles. En effet, un monopole abolit la concurrence, or celle-ci est nécessaire pour l’autorégulation de l’offre et de la demande.